Investissement VTC à Abidjan : pourquoi acheter une voiture ne suffit pas ?

À Abidjan, le transport avec chauffeur (VTC) attire de plus en plus de particuliers séduits par la possibilité de générer des revenus grâce à un ou plusieurs véhicules. Mais derrière cette apparente simplicité se cache une activité exigeante, où la rentabilité dépend autant de l’état du véhicule que de sa gestion, du chauffeur et du suivi quotidien. Fort de son expérience comme chauffeur VTC puis comme dirigeant de Melodia Groupe, Touré M. partage son regard sur un secteur qui attire les investisseurs, mais qui ne pardonne pas toujours l’improvisation.
À Abidjan, la mobilité reste un sujet central. Avec une population de plusieurs millions d’habitants et une agglomération qui s’étend rapidement, les besoins de déplacement ne cessent de croître. Pour aller au travail, rejoindre un rendez-vous, rentrer chez soi ou simplement traverser la ville, les habitants doivent composer avec les distances, les embouteillages et une demande de transport qui varie selon les heures et les quartiers.
Face à cette réalité, les autorités ont développé plusieurs solutions de transport collectif. Bus, bateaux-bus et autres moyens de mobilité contribuent à faciliter les déplacements. Le métro d’Abidjan, actuellement en cours de réalisation, doit également renforcer à terme l’offre de transport collectif dans le Grand Abidjan.
Mais en attendant le déploiement complet de ces infrastructures, les services privés continuent d’occuper une place importante. Parmi eux, le VTC s’est progressivement installé dans les habitudes de déplacement des Abidjanais.
Un secteur qui attire les investisseurs
Pour certains particuliers, investir dans le VTC semble, à première vue, assez simple : acheter un véhicule, trouver un chauffeur et récupérer régulièrement les recettes.
Une équation séduisante, mais qui peut rapidement se compliquer.
« Beaucoup de personnes commettent l’erreur de vouloir investir peu et avoir beaucoup », explique Touré Méloa Selon lui, certains investisseurs privilégient notamment les véhicules d’occasion moins coûteux, avec l’espoir de réduire leur mise de départ et d’obtenir rapidement des bénéfices.
Or, dans une activité où le véhicule constitue le principal outil de travail, son immobilisation peut peser lourd.
« Plus le véhicule travaille, plus vous gagnez. Plus il est stationné, et pire encore s’il est au garage, vous perdez doublement : en temps et en argent », souligne Touré Méloa.
L’entretien, les réparations, l’assurance, le carburant et les différentes charges liées à l’exploitation doivent ainsi être intégrés dans les calculs avant même l’achat du véhicule.
Autrement dit, le prix d’achat ne doit pas être le seul indicateur pris en compte.
Le piège de l’investissement « en famille »
Autre pratique que Touré M. dit régulièrement observer : l’investissement basé essentiellement sur la confiance familiale.
Le scénario est connu. Un investisseur disposant d’un peu de capital achète un véhicule et le confie à un frère, un cousin ou un proche, parfois sans contrat ni véritable dispositif de suivi.
L’intention est généralement bonne : permettre à un proche sans emploi d’avoir une activité tout en générant des revenus pour le propriétaire.
Mais lorsque les règles professionnelles disparaissent, les difficultés peuvent rapidement apparaître.
« J’ai un cousin au village qui ne fait rien. Je vais acheter un véhicule, il pourra avoir une activité et moi, en retour, gagner de l’argent derrière », résume Touré M.
Selon lui, le problème vient du fait que la relation familiale finit souvent par remplacer les obligations professionnelles.
Que faire lorsque les versements ne sont pas effectués ? Qui paie les réparations ? Comment contrôler l’utilisation du véhicule ? Et surtout, comment mesurer réellement les performances du chauffeur ?
Des questions qui peuvent devenir délicates lorsqu’elles concernent un membre de la famille.
Confier sa flotte ne règle pas tout
Les difficultés ne concernent toutefois pas uniquement les proches. Certains propriétaires confient leurs véhicules à des chauffeurs ou à des sociétés de gestion sans avoir suffisamment vérifié leur méthode de travail.
Les conséquences peuvent être multiples : absence ou irrégularité des versements, mauvais comportement du conducteur, utilisation personnelle du véhicule, faible activité ou encore manque de suivi.
« Il y a le chauffeur qui ne fait pas de versement, le mauvais conducteur, celui qui utilise le véhicule pour ses courses personnelles ou celui qui ne fait pas suffisamment de recettes », énumère Touré Méloa.
Il évoque également une autre erreur : croire que la création d’une société suffit à régler les problèmes de gestion.
« Se constituer en société ne va pas, à lui seul, sauver votre activité ou votre flotte. Ce qui fait la différence, c’est l’expérience, la rigueur et le professionnalisme. Sinon… », prévient-il.
Avant de poursuivre, il lance, avec une pointe d’humour : « C’est maquiller son échec et faire porter la responsabilité à quelqu’un d’autre. »
Derrière cette formule se trouve une réalité plus sérieuse : la gestion d’une flotte automobile nécessite des procédures, un contrôle régulier et des personnes capables de comprendre les réalités du terrain.
De chauffeur à dirigeant : l’expérience du terrain
C’est précisément sur cette expérience que Touré M. entend s’appuyer.
Avant d’occuper ses fonctions de directeur général de Melodia Groupe, il a lui-même travaillé comme chauffeur VTC. Un parcours qui lui a permis, selon lui, de connaître directement les contraintes auxquelles sont confrontés les conducteurs et les propriétaires de véhicules.
« Notre expérience fait notre force parce que nous étions sur le terrain et nous y sommes encore », affirme-t-il.
Cette expérience constitue également, à ses yeux, un outil pour mieux accompagner les personnes qui souhaitent investir dans le secteur.
L’entreprise affirme notamment former des chauffeurs et s’appuyer sur les informations recueillies auprès des acteurs présents sur le terrain. Une base de données régulièrement actualisée doit permettre de mieux comprendre les réalités du marché et d’adapter les pratiques de gestion.
Se former avant de sortir le chéquier
Pour les futurs investisseurs, le conseil de Touré M. tient finalement en une idée : ne pas commencer par acheter.
« La première étape, c’est de se faire coacher par des professionnels et d’établir un plan pour commencer son activité. Pas d’acheter et d’improviser pour rentabiliser son investissement », insiste-t-il.
Cette démarche suppose d’étudier plusieurs paramètres : coût d’acquisition du véhicule, entretien, assurance, carburant, rémunération du chauffeur, niveau de recettes attendu, durée d’exploitation et éventuelles périodes d’immobilisation.
Le choix du véhicule doit également correspondre au modèle économique retenu. Une voiture moins chère à l’achat n’est pas nécessairement plus rentable sur le long terme si elle tombe régulièrement en panne ou nécessite des réparations importantes.
Le VTC apparaît ainsi comme une opportunité, mais pas comme une machine automatique à fabriquer de l’argent. À Abidjan, où les besoins de mobilité restent importants malgré le développement progressif des infrastructures de transport, le secteur devrait continuer à évoluer.
Entre l’arrivée progressive de nouvelles solutions de transport, l’essor des services privés et une concurrence de plus en plus présente, les investisseurs devront surtout apprendre à professionnaliser leurs pratiques.
La question n’est donc peut-être plus seulement de savoir combien coûte une voiture pour entrer dans le VTC, mais plutôt combien coûte une mauvaise gestion une fois que la voiture est sur la route. Pour les futurs investisseurs, la réponse pourrait bien déterminer qui transformera son véhicule en véritable outil de rentabilité… et qui finira par le regarder dormir au garage.
À mesure que la demande de mobilité évolue à Abidjan, la professionnalisation des acteurs pourrait donc devenir l’un des prochains grands enjeux du secteur. Entre opportunités, concurrence et risques de mauvaise gestion, le VTC ivoirien semble avoir encore beaucoup de kilomètres à parcourir. Et cette fois, mieux vaut connaître l’itinéraire avant de démarrer le moteur.
